Le Sortilège du faux couple, roman · Chapitre 1 sur 24
Chapitre 1 : La Cour du Solstice d’hiver
Wynne Aldercott se tenait au pied de l’estrade de la Reine, dans la robe verte qu’elle avait cousue elle-même, en attendant qu’on l’appelle.
Lorcan le lui avait promis.
Ce soir, à la Cour du Solstice d’hiver, devant tous les seigneurs d’Aurelmere, il la proclamerait sa fiancée.
Pendant deux ans, elle avait annoté ses sortilèges pour qu’il puisse gagner cette soirée.
Elle n’avait pas dormi depuis trois jours, le temps de terminer le dernier.
La bague en argent qu’il lui avait offerte était chaude à son doigt. Elle la faisait tourner du pouce.
Lorcan monta sur l’estrade aux côtés de la Reine, vêtu de sa robe bleue de mage de la Cour, un sourire aux lèvres.
— Mes seigneurs et mesdames, dit-il de sa voix chaleureuse qui porta jusqu’au fond de la salle. J’ai une nouvelle à vous annoncer, une affaire de cœur.
Le cœur de Wynne eut un battement fort et joyeux.
— Je vais me marier.
La salle acclama la nouvelle.
Wynne fit un pas en avant.
— Avec lady Sabine Darrow, la fille du Chancelier.
Wynne s’arrêta.
Une femme en robe argentée se leva du premier rang et gravit les marches de l’estrade.
Elle prit le bras de Lorcan.
Le Chancelier rayonnait.
Toute la salle applaudit, et personne ne regarda Wynne.
Elle resta parfaitement immobile, et la bague à son doigt lui parut trop serrée.
Puis Lorcan croisa son regard et lui adressa ce sourire qu’il prenait aux dîners quand il voulait qu’elle se taise.
Il la désigna.
— Et voici Wynne, ma fidèle secrétaire, qui a si bien recopié mon travail. Elle restera à mon service, bien sûr.
Quelques personnes rirent.
Sabine la dévisagea depuis l’autre bout de l’estrade, un petit sourire acéré aux lèvres.
— Une secrétaire, dit Sabine. Quelle loyauté. Porte-t-elle la bague que portent toutes les secrétaires ?
Elle l’avait vue.
Toutes les têtes se tournèrent vers la main de Wynne.
Wynne sentit son visage s’empourprer jusqu’aux racines des cheveux.
Elle savait que le prochain geste qu’elle ferait la suivrait pendant des années.
Elle pouvait faire la révérence, rentrer chez elle et écrire ses sortilèges jusqu’à sa mort.
Elle pouvait s’enfuir.
Elle ouvrit la bouche, mais ce qui en sortit ne fut ni l’un ni l’autre.
— Je ne suis pas sa secrétaire, dit-elle. Je suis fiancée. À quelqu’un d’autre.
Les rires s’éteignirent.
Le sourire de Lorcan vacilla. — Wynne.
— Nous avons gardé ça secret, dit-elle plus fort, car sa voix commençait à trembler.
— Il ne voulait pas détourner l’attention de votre soirée.
Sabine pencha la tête. — Alors, qui est-ce ?
Wynne se tourna vers la foule.
Elle n’avait aucun nom.
Personne ne l’attendait.
Son regard parcourut des visages qu’elle connaissait, ceux des dîners où elle se tenait derrière la chaise de Lorcan.
Il s’arrêta sur le seul homme de la salle qui ne regardait pas l’estrade.
Il se tenait contre un pilier, vêtu d’un manteau noir de Gardien, la neige fondant encore sur ses épaules.
Il était grand, large comme une porte, avec l’oreille gauche entaillée et les traits durs et fatigués.
Tavish Morrow, gardien du Donjon du Nord.
Elle ne lui avait parlé qu’une fois, quand il avait acheté une amulette contre le gel à la boutique de Lorcan et qu’elle l’avait emballée.
Il ne lui avait pas souri, ce jour-là.
Il ne souriait pas davantage maintenant.
— Lui, dit Wynne en le désignant. Le gardien Morrow.
Trois cents personnes se tournèrent vers lui.
Wynne cessa de respirer.
Le Gardien se détacha du pilier.
Il traversa la foule, et les gens s’écartèrent sur son passage.
Il s’arrêta devant elle et baissa les yeux vers elle.
Il avait les yeux sombres, le visage indéchiffrable, et la regarda beaucoup trop longtemps.
Puis il prit sa main, celle où elle portait la bague, la souleva et la retourna.
— Tu n’as pas dit que ce serait ce soir, dit-il.
Sa voix était grave, rauque et calme.
— Je voulais le faire, murmura Wynne.
— Oui, dit Tavish à la salle sans la quitter des yeux. Elle est à moi.
La mage de la Vue de la Reine sortit de derrière l’estrade. C’était une femme grise vêtue d’une robe grise.
— Toute promesse de fiançailles déclarée à la Cour est mise à l’épreuve à l’aube, dit-elle. Un serment mensonger se paie par l’exil.
Elle regarda Wynne, puis Tavish.
— Je viendrai frapper à votre porte.