Ils disaient qu’elle était forte, alors ils n’avaient jamais à la choisir, roman · Chapitre 1 sur 24
Chapitre 1 : Qui connaît le mieux qui ?
À notre fête de fin d’études, nous, les cinq qui avions grandi dans la même rue, nous sommes assis pour jouer à un jeu appelé « Qui connaît le mieux qui ? »
Kenzie Dorsett a posé la première question.
— Si l’un de nous se retrouvait coincé quelque part au milieu de la nuit, qui irais-tu sauver en premier ?
Les trois garçons se sont penchés sur leurs cartes.
Ford, Tanner et Clay.
Depuis nos neuf ans, tout le monde dans notre rue les appelait mes futurs maris.
Ils ont retourné leurs cartes en même temps.
Kenzie. Kenzie. Kenzie.
Quelqu’un à la table voisine a sifflé.
— Eh ben. Pas la moindre hésitation.
Les joues de Kenzie ont rosit.
— C’est parce que je suis la plus trouillarde, a-t-elle dit. Greer est tellement débrouillarde. Elle n’aurait jamais besoin que quelqu’un vienne la sauver.
Les garçons ont hoché la tête comme si ça réglait la question.
J’ai souri et bu une gorgée de soda.
Quand j’avais seize ans, je m’étais retrouvée coincée sur la crête en pleine tempête.
Ces trois-là m’avaient retrouvée sous une pluie battante, à deux heures du matin.
Tanner m’avait portée pour redescendre. Clay avait tenu le parapluie au-dessus de ma tête. Ford m’avait tenu la main tout le long du chemin.
En bas, ils avaient tous les trois dit la même chose.
— Quoi qu’il arrive, on te choisira toujours en premier.
Apparemment, la pluie avait tout effacé.
— À toi, Greer, a dit Kenzie en faisant glisser le paquet de cartes vers moi.
J’ai tiré une carte et l’ai lue à voix haute.
— Si seulement quatre d’entre nous pouvaient aller dans la même fac, qui laisserais-tu derrière ?
La salle privée est devenue silencieuse.
Kenzie s’est mordue la lèvre et a retourné sa carte la première.
Elle avait écrit son propre nom.
— Oooh, a fait quelqu’un derrière nous.
Puis les garçons ont retourné les leurs.
Greer. Greer. Greer.
Trois cartes, trois écritures, un seul nom.
Tanner a été le premier à rire, beaucoup trop fort.
— C’est un jeu. Tu ne prends pas ça au sérieux, quand même ?
Clay a remonté ses lunettes.
— Kenzie n’a pas le cœur très solide. Ce ne serait pas normal de l’envoyer seule dans une ville qu’elle ne connaît pas.
Ford s’est penché vers moi et m’a ébouriffé les cheveux, comme il le faisait toujours.
— Et puis, tu vas à la fac d’ici. Même si l’un de nous restait, tu serais chez toi tous les soirs. Ce n’est pas comme si on te laissait tomber.
J’ai regardé les trois cartes où mon nom était inscrit.
Puis j’ai ri, moi aussi.
Aucun d’eux ne savait que la fac du coin n’avait jamais figuré sur ma liste.
Ce soir, c’était la fête de fin d’études.
C’était aussi mon dix-huitième anniversaire.
Celui de Kenzie était trois jours plus tard.
En avril, elle avait dit que deux fêtes à la suite, ce serait trop pour tout le monde, et elle avait demandé si on pouvait n’en faire qu’une seule.
J’avais dit que ça me convenait.
Sur le gâteau commandé par Tanner, on pouvait lire JOYEUX ANNIVERSAIRE KENZIE, écrit en glaçage rose.
Clay avait apporté une couronne en papier.
Ford avait apporté des roses roses, les préférées de Kenzie.
J’avais fabriqué ma propre couronne, en papier cartonné doré, avec des paillettes et tout le tralala.
Je l’avais laissée sur la table des cadeaux avant l’arrivée de tout le monde.
Kenzie la portait.
À la fin de la soirée, Ford m’a trouvée près du porte-manteau et m’a mis un écrin de velours dans la main.
— Joyeux dix-huitième anniversaire.
À l’intérieur, il y avait un bracelet en argent avec un trèfle à quatre feuilles en breloque.
Je connaissais ce modèle.
Kenzie avait porté le même bracelet au poignet toute la soirée, sauf que le sien était entouré d’un cercle de minuscules diamants.
— On a choisi celui de Kenzie tous les trois, a dit Ford. Il m’a plu, alors j’en ai pris un pour toi pendant que j’y étais.
Pendant que j’y étais.
J’ai refermé l’écrin.
— Merci.
Il s’est appuyé contre le mur à côté de moi, détendu et chaleureux.
— Ne prends pas ce jeu trop à cœur. Kenzie manque d’assurance. Si personne ne l’avait choisie, elle aurait pleuré toute la soirée.
— Alors vous m’avez tous choisie, moi, à la place.
Il a ri, avec un petit air désemparé.
— Allez. Tu ne t’es jamais souciée de ce genre de choses.
Parce que je ne pleure pas, c’est moi qu’on peut laisser derrière.
Parce que je ne fais pas de scène, personne n’a besoin de penser à moi.
— Tu as raison, ai-je dit.
Ses épaules se sont détendues.
— Envoie-moi ton numéro de permis demain. Je m’occupe des papiers pour le voyage dans les Rocheuses. Kenzie veut faire des photos de fin d’études là-bas, et tu es la meilleure photographe qu’on ait.
— D’accord.
Il m’a de nouveau ébouriffé les cheveux, puis il est retourné auprès des autres.
À la maison, je me suis assise sur mon lit avec mon ordinateur portable.
Il y avait un e-mail que j’avais lu une quarantaine de fois depuis mars.
Une bourse d’études complète. L’université de Flagstaff, en Arizona.
Une place dans le programme de recherche estivale de l’observatoire, à partir du 6 juillet.
L’offre expirait à minuit ce soir.
Il était 23 h 52.
Mon téléphone a vibré.
Il y avait une nouvelle photo dans le groupe de discussion.
Kenzie devant le gâteau, avec ma couronne dorée sur la tête, Tanner qui la maintenait en place, Clay qui allumait les bougies et Ford qui lui tendait son milk-shake.
La légende de Tanner disait : Félicitations à la championne de la soirée, la reine des devinettes.
J’ai posé mon téléphone face contre la table.
À 23 h 58, j’ai cliqué sur « Accepter ».
La page est devenue verte.
Je n’ai pas pleuré.
Ça ne m’a pas fait aussi mal que je l’avais imaginé.
C’était comme poser quelque chose de lourd que je portais depuis si longtemps que j’avais oublié son poids.
Puis j’ai ouvert l’itinéraire du voyage que Ford avait partagé dans l’après-midi.
Je ne l’avais pas encore vraiment regardé.
Il y avait un chalet au sommet d’un col de montagne, un joli petit chalet, avec un jacuzzi sur la terrasse.
J’ai fait défiler jusqu’à la confirmation de réservation.
Voyageurs : Kenzie Dorsett. Tanner Holcomb. Clay Ostrander. Ford Gale.
Quatre noms.
J’ai continué à faire défiler, jusqu’à la toute dernière page.
Et là, il y avait mon nom.
Greer Pennock.
Contact à prévenir en cas d’urgence.