Elle a découvert sa grossesse le jour de son divorce, le Don a choisi de la protéger, roman · Chapitre 2 sur 24
Chapitre 2 : Le domaine
Élise monte chez les Moretti; Pablo devine sa grossesse et s'en réjouit, puis Martha lui dit devant la famille qu'elle est fatiguée.
Je n'ai pas pleuré dans la voiture.
J'ai conduit pendant quarante minutes, les mains serrées sur le volant, et je n'ai pas allumé la radio.
À chaque feu rouge, je posais la paume sur mon ventre, et ça m'aidait à respirer.
Je ne savais pas où j'allais, jusqu'à ce que je voie le panneau de Vence.
Là-haut, à la fin d'un chemin bordé d'oliviers, se trouvait le seul endroit où Martha ne pouvait pas me dire de me taire.
C'était aussi la maison où elle venait de m'envoyer, par message, attendre son fils dans une cour.
Le domaine Moretti était entouré d'un haut mur blanc.
Les deux gardes du portail m'ont reconnue et ils ont ouvert sans poser de question.
Sur l'allée, il y avait une dizaine de voitures.
Je me suis souvenue que Martha avait organisé un déjeuner de bienvenue pour le retour d'Enzo.
Toute la famille était donc là, et elle attendait mon mari et sa surprise.
Je me suis garée de travers devant la terrasse.
Quand je suis descendue, Don Pablo se tenait au bord des marches, sa tasse de café noir à la main.
Il buvait toujours son café debout, et il ne s'asseyait jamais avant que les autres soient assis.
Il portait une chemise blanche aux manches relevées, et sa barbe poivre et sel était coupée court.
Il avait cinquante ans, et pendant deux ans il m'avait dit bonjour d'un mot, avec une retenue que je prenais pour de la froideur.
"Élise."
Il a regardé mon visage, puis ma voiture garée de travers, puis sa tasse.
Il l'a posée sur la rambarde sans la quitter des yeux.
"Où est Enzo?"
"En route", ai-je dit. "Avec sa fille."
Pablo n'a pas bougé.
J'ai vu sa mâchoire se serrer, une seule fois, et c'est tout.
"Sa fille", a-t-il répété.
"Elle a quatre mois, et sa mère est dans la même voiture. Il m'a envoyé les papiers du divorce par courriel avant d'arriver."
Je parlais calmement, et ça me surprenait moi-même.
Ma main était restée sur mon ventre, sans que je m'en rende compte.
Pablo a baissé les yeux sur elle.
Sous ma robe verte, il y avait à peine une rondeur, que personne n'aurait vue sans savoir.
Il l'a vue.
Son visage a changé, et pendant une seconde je ne l'ai plus reconnu.
"Élise", a-t-il dit plus bas. "Tu es enceinte?"
"Onze semaines. J'ai vu son cœur ce matin."
Je lui ai tendu la photo de l'échographie, froissée dans mon poing.
Il l'a prise avec précaution, du bout des doigts.
Il est resté longtemps à la regarder, et sa main tremblait un peu.
Puis il m'a pris les deux mains, doucement.
"Je suis heureux pour toi", a-t-il dit, et sa voix n'était pas tout à fait stable. "Je suis très heureux."
Je n'avais pas encore entendu cette phrase de la bouche de personne.
C'est elle qui m'a fait trembler, plus que le courriel.
"Merci", ai-je dit, et mes yeux se sont enfin remplis.
Il n'a rien ajouté.
Il m'a laissé le temps, sans me toucher plus que mes mains, et il a regardé ailleurs pour que je puisse me reprendre.
"Tu as soif? Tu as mangé?"
"Je n'ai rien mangé depuis ce matin."
"Clara!"
Une grande femme brune est sortie de l'ombre de la pergola, une robe bleu nuit sur les épaules, un verre à la main.
Clara était la cousine de Pablo, du côté de sa mère.
Elle avait trente ans, elle vivait au domaine depuis la fin de ses études, et elle s'occupait des réceptions de la famille.
Elle m'avait toujours accueillie avec chaleur, même quand Martha ne le faisait pas.
"Élise, ma belle, tu es toute pâle."
Elle m'a posé une main sur le bras et m'a tendu de l'eau fraîche avec une tranche de citron.
"Assieds-toi à l'ombre, je te fais apporter quelque chose."
"Merci, Clara."
"Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais tu es chez toi ici."
J'ai bu l'eau d'un trait.
Clara m'a regardée un peu trop longtemps en finissant sa phrase, puis elle a souri.
Je n'y ai pas pensé sur le moment.
Pablo a fait signe à un garde, qui est parti en courant vers la cuisine.
Il m'a conduite jusqu'à la terrasse, où le long déjeuner était dressé sous les vignes.
Il y avait quinze personnes à table, des oncles, des cousins, les épouses des hommes de confiance de la famille.
Tout le monde s'est tu en me voyant.
Au bout de la table, à la place de la maîtresse de maison, Martha s'est levée.
Elle portait un tailleur crème, parfaitement repassé, et ses cheveux bruns étaient relevés en chignon.
Elle ne s'est étonnée de rien.
"Ma chérie", a-t-elle dit, en ouvrant les bras. "Tu es venue directement. Comme tu es courageuse."
Je n'ai pas bougé.
"Vous m'avez envoyée l'attendre dans la cour", ai-je dit.
Ma voix s'est entendue d'un bout à l'autre de la terrasse.
"Vous m'avez écrit que ce serait un très beau jour."
Un oncle a posé sa fourchette.
Martha a gardé ses bras ouverts une seconde de trop, puis elle les a baissés.
"Élise, tu es bouleversée", a-t-elle dit doucement. "Viens t'asseoir. Tu es fatiguée, tu as eu un choc, on va tout t'expliquer."
"Il y a une femme dans la voiture d'Enzo, et elle m'a dit votre nom."
"Tu es fatiguée, ma chérie."
Elle l'a répété avec le même sourire.
Autour de la table, quelques femmes ont hoché la tête en me regardant avec pitié.
C'est la façon dont Martha parlait de moi depuis deux ans, devant tout le monde.
Je me suis rendu compte que j'attendais que quelqu'un lui réponde.
Personne ne l'a fait.
C'est Pablo qui a parlé, derrière moi, calmement.
"Non, Martha."
Il s'est avancé jusqu'à mon épaule.
"Elle n'est pas fatiguée. Continue, Élise."